Virginie de Galzain

L’avenir n’est jamais que du présent à mettre en ordre.
Tu n’as pas à le prévoir mais à le permettre.

Antoine de Saint-Exupéry


ILLETTRISME : LE MOT POUR LE DIRE !


Par Virginie de Galzain, photographe


 
Nommer ou ne pas nommer ? Voir ou ne pas voir ? Comme de nombreux autres, l’illettrisme est de ces sujets prioritaires dont il est urgent mais « délicat » de parler. Le nommer, c’est risquer d’étiqueter, de stigmatiser, de provoquer l’exclusion de ceux qui sont concernés. Ne pas le nommer, c’est nier une réalité humaine, éducative, professionnelle, sociale.
C’est pourquoi j’ai décidé d’en faire le cœur d’un photoreportage*. C’est pourquoi nous choisissons de le “ dire ”.
 
Lire et écrire : ne plus savoir…
 
L’illettrisme est un mot, une notion, une réalité qui fait peur. Une réalité taboue car elle sous-tend la différence, l’inacceptable, l’impossible particulièrement dans notre pays. Car c’est un fait : plus de 3 millions de personnes en France sont en situation d’illettrisme. Plus 3 millions de personnes de plus de 16 ans qui ont été à l’école mais qui ont perdu la maîtrise de l’écriture, de la lecture et/ou du calcul. Ce que l’on appelle aujourd’hui dans le jargon des initiés : “ les connaissances de base ” voire “ les compétences clés ”. Des clés indispensables pour ne pas rester à la porte de la société.
 
▪ Avoir accès à une éducation qui conduit à la réussite de tous ? C’est un préalable au bien-être, au développement, à l’avenir de tout individu, de toute société. C’est rendre possible le progrès et l’avenir social, le développement professionnel et donc la stabilité d’une entreprise, et par extension la croissance économique et le maintien de la démocratie. C’est permettre à tous de tendre vers plus de sécurité. De cette sécurité qui donne confiance et permet d’avancer.
 
▪ Car maîtriser la lecture et l’écriture, ce n’est pas seulement reconnaître l’alphabet, savoir déchiffrer un texte ou savoir compter sur ses 10 doigts ; on peut savoir « lire » à peu près un article de magazine, mais ne pas pouvoir lier les informations les unes aux autres, ne pas comprendre ce qu’on lit ou faire des contre sens préjudiciables. On peut faire ses courses car on a mémorisé visuellement les emballages et ne pas savoir que dans le paquet de biscuits de son fils, il y a un composant auquel il est allergique parce qu’on ne peut pas le lire. On peut être capable de bricoler des placards et des meubles chez soi comme un professionnel et ne pas comprendre une règle du jeu ou une notice de médicament. On peut laisser un mot à son enfant pour lui dire que l’on va rentrer tard et ne pas pouvoir l’aider à faire ses devoirs.
 
▪ On peut enfin avoir un emploi (plus de la moitié des personnes en situation d’illettrisme ont un emploi, ndlr) et se trouver au pied du mur le jour où cet emploi demande des compétences nouvelles : entrer des données avec des outils informatiques, utiliser un nouveau matériel qui suppose d’avoir des acquis minimum par exemple. Ce jour-là : que faire si on se trouve face à un employeur qui « n’imagine pas que… » ? Démissionner, par peur de le dire, de se retrouver dans un placard ou d’être licencié ? Avec, à la clé, des difficultés financières et d’emploi inhérentes. Ou bien en parler : mais comment ? Et à qui ?
 
Autant d’éléments qui révèlent d’une part la capacité relative à « vivre avec », à « se débrouiller » pour que cela ne se voit pas, et d’autre part les obstacles importants qui fragilisent les individus dans tous les aspects du quotidien.
 
… à la sérénité, à la liberté
 
Connaître et maîtriser les « savoirs de base », c’est pouvoir être autonome, indépendant. Quel que soit son niveau post-scolaire, c’est être à égalité avec les autres pour ce qui concerne le quotidien : pouvoir soutenir une conversation, répondre clairement et efficacement à des demandes, faire son travail en limitant le risque d’erreurs, lire et comprendre un livre, répondre à une annonce, se présenter lors d’un entretien d’embauche, analyser un contrat ou un devis avant de le signer, participer à la scolarité de ses enfants.
 
▪ C’est aussi avoir le choix d’agir et de penser : de vivre le présent plus sereinement et de mieux préparer son avenir. C’est savoir que l’on dispose d’un socle qui permet d’aller plus loin, de faire des études, une formation professionnelle. En tout cas d’essayer pour savoir de quoi l’on est capable. C’est se dire que l’on n’est pas tenu d’accepter des emplois instables, peu voire non qualifiés sous x prétextes alors que l’on a des aptitudes fortes pour certaines disciplines, compétences. Ce, dans la mesure des moyens disponibles. C’est en substance apprendre, progresser tout au long de sa vie, car nous sommes tous en apprentissage constant.
 
▪ C’est être moins malléable, moins sujet à manipulation et avoir les capacités de vérifier et de s’approprier les informations que l’on reçoit. C’est pouvoir réfléchir, prendre du recul, réagir, débattre, dire oui ou non, savoir mieux pour qui et pour quoi l’on va voter au lieu de suivre un mouvement. Par exemple.
 
▪ C’est enfin, et peut-être même surtout éprouver ces sensations de plaisir, d’évasion, d’interrogation et d’émotion que les mots offrent sous toutes leurs formes, tous leurs modes de diffusion et d’appréhension. C’est être conscient de la valeur du savoir, de sa transmission. C’est avoir un accès inépuisable et renouvelable aux mondes qui nous entourent, à la connaissance, dans un partage permanent avec les autres. Je lis, donc je suis… libre !
 
Détection et prise en charge ?
 
Toute la difficulté est là. Cela ne se voit pas. Cela ne s’imagine même pas a priori. Conséquence : la détection des personnes en situation d’illettrisme ne va pas de soi. Comment détecter une personne concernée, ce, de façon suffisamment juste pour qu’elle ne se sente pas en situation d’infériorité ou de honte ?
 
▪ Pourquoi les 40 000 jeunes (chiffre moyen) détectés chaque année en situation d’illettrisme à la suite des tests de lecture des JDC (journées Défense et Citoyenneté) ne bénéficient-ils pas d’une prise en charge spécifique suffisante : malgré leur signalement, quand bien même ils seraient encore scolarisés ? Car rester sur les bancs de l’école et faire acte de présence dans ces conditions est pour le moins inutile et non constructif. Pourquoi attendre ?
 
▪ Comment, une fois ces difficultés détectées, y répondre tout en tenant compte des capacités, des points forts de ladite personne ? Mais aussi de son contexte de vie (situation économique, familiale, environnementale) ? Est-ce que l’on est prêt à s’adapter à chacun pour qu’il ait toutes les chances de s’en sortir mais aussi de trouver « sa » voie et non « celle » qu’on aura parfois voulu tracer pour lui de l’école à la vie professionnelle ? Ou la prise en compte des moyens disponibles, des systèmes en place, des quotas d’accès aux formations et à l’emploi est-elle plus forte ? Autant de questions qui attendent encore certaines réponses.
 
▪ Dire ou ne pas dire ? Car qui va admettre d’emblée qu’il ne maîtrise pas la lecture et l’écrit voire qu’il est en situation d’illettrisme ? Les jeunes qui sortent de l’école sont étiquetés « illettrés » parce qu’ils ont dépassé le seuil des 16 ans ; dans leur esprit, ils sont avant tout en échec scolaire et doivent réapprendre à avoir confiance en eux, à savoir pourquoi apprendre. Ils ne vous dirons pas : « Je souhaite faire une formation car je ne sais pas lire » mais « Je souhaite faire une formation pour travailler, pour ne pas finir dans la rue ». La vision est résolument positive.
 
▪ Et là, se pose l’organisation du suivi, de l’orientation, de l’interaction et de l’interconnexion des acteurs car il est non seulement illusoire mais aussi absurde de ne pas lier davantage et mieux les maillons de la chaîne. Une chaîne qui existe mais qui a besoin de soutiens importants et d’un engagement politique renouvelé. Avec des acteurs qui savent que les enjeux sont la réussite scolaire, l’accès à la formation et à l’emploi, la stabilité de l’entreprise et de la société, la valorisation de l’être humain.
 
Une priorité gouvernementale : et si on apprenait à « voir » ?
 
Plus de 3 millions de personnes en situation d’illettrisme en France. Plus de 80 millions en Europe. Comment est-ce possible ? Nous ne sommes pas en guerre. Le pays est maillé d’établissements scolaires et l’école est obligatoire jusqu’à 16 ans révolus pour tous les enfants présents sur le territoire : français ou étrangers. Et la crise actuelle n’a rien à voir là-dedans : cet état de fait remonte à plusieurs décennies. (En revanche, elle risque fort d’être (mal) invoquée pour (re)définir les priorités, ndlr). So what ?
 
▪ Avoir accès à l’éducation est un droit fondamental pour tous. Avec l’accès à la nourriture, à l’emploi, au logement et à la santé, l’éducation représente un des 5 piliers des droits fondamentaux de l’être humain. De ces piliers « clés », « de base » qui devraient ressortir en top 5 de chaque programme présidentiel, qui doivent faire partie d’un socle constant de priorités gouvernementales et ce, d’autant plus qu’elles concernent de plus en plus de personnes dans notre pays et dans le monde.
 
▪ Complexe, cette priorité est à prendre en compte dès le plus jeune âge pour prévenir, et tout au long de la vie pour garantir. Les actions sont à mener de front et de concert avec l’Éducation, la Formation et l’Emploi, en créant encore plus de ponts, en levant plus de verrous, en décloisonnant les systèmes ; en faisant en sorte que tous les acteurs concernés prennent appui les uns sur les autres, travaillent ensemble et pas – dans certains cas – chacun pour sa paroisse. Force est de constater de nombreux sont ceux, parmi ceux qui agissent envers les 16-25 ans notamment, qui souhaitent plus de suivi, d’échange d’informations et d’expertises, de simplicité relationnelle et fonctionnelle.
 
Cette volonté est motivée par une conscience et une reconnaissance du rôle de chacun dans ce travail considérable sur le terrain ; par une nécessité évidente et seule qui vaille : celle d’agir ensemble de façon efficace vers un unique objectif. Ce, au-delà d’autres impératifs : le temps, l’espace, la souplesse d’action, les relais nécessaires, des personnes engagées et compétentes, l’assurance de soutiens financiers à long terme.
 
▪ Il est donc urgent que les dirigeants et les entrepreneurs de ce pays prennent et/ou gardent la conscience active que des millions de membres de la société sont exclus et n’ont pas leur vie ni leur avenir en main. Si tant est qu’on les ait un minimum aujourd’hui : raison de plus pour que chacun ait un socle commun d’acquis. Raison de plus pour que ce droit à une éducation égalitaire soit valable et réalisable pour et par tous. Ainsi un jour peut-être, on ne parlera plus d’illettrisme.
 
 
EN SAVOIR PLUS :
Le site de l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme http://www.anlci.gouv.fr/
* Reportage Illettrisme, droit de savoirs http://droitdesavoirs.wordpress.com/

2 thoughts on “Virginie de Galzain

  1. Enseignante et formatrice d’enseignants ,retraitée , je souhaiterais pouvoir envisager
    ma participation à la lutte contre l’illetrisme, dès la rentrée de septembre 2012, et donc connaitre les modalités de cette action à Paris , pour en étudier la possibilité.
    Meilleures salutations.
    H.-T.-C.

  2. Concrètement, sur le terrain,dans les villes, comment peut-on aider les gens en difficulté? comment cela se passe? et comment, quand on sait lire (et écrire), se mettre à la portée de personnes qui ne le savent pas et savoir comment ça se passe dans leur tête ? Quelles techniques ou méthodes sont utilisées? Car même avec de la bonne volonté, cela ne s’improvise pas! Merci de votre réponse éventuellement. R.Solo.

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